Le bijou du Diable, Gabrielle MOUHANNA et Clara RIBEIRO (4è5), mai 2014

Ceci est une nouvelle fantastique.

Le bijou du Diable.

Chapitre 1

De nombreuses fissures lézardaient le plafond sombre et décrépi. Je ne l’avais jamais aimé. De même que l’appartement dans son entier d’ailleurs. Dans une même pièce s’entassaient une cuisine, un salon et une chambre, le tout tapissé d’une moquette jaunâtre. La salle de bains était grande comme un placard, et les toilettes collaient à la douche. Mais je n’avais pas le choix : c’était cet appartement miteux ou l’existence invivable que je menais avec mon ivrogne de père. Il m’avait battu jusqu’à ce que je quitte notre village normand pour Paris, à mes dix-huit ans. J’avais réussi à me faire engager dans une entreprise, dans laquelle je travaillais toujours, cinq ans après ma fugue. Je me redressai. J’étais assis sur mon lit clic clac. Je me dégageai des couvertures et me trainai jusqu’à la salle de bains. Une fois propre, je contemplai mon reflet blafard dans le miroir : je n’aimais ni mes yeux noisette, ni ma pâleur de craie, ni mes cheveux bruns. Tout chez moi était commun. Soupirant, je m’habillai et pris rapidement mon petit-déjeuner. J’attrapai mon attaché-case et sortis.

Le ciel était d’un gris perle, à la fois beau et déprimant. Il n’y avait pas un souffle de vent. Je marchai rapidement dans les rues silencieuses, comme tous les matins. Je m’engouffrai en soupirant dans la bouche de métro, et grimpai dans le train. J’étais fatigué. Tant physiquement que moralement. J’étais las. Cela faisait longtemps que j’étais las de ce travail sans répit, mais il me permettait de payer mon appartement ruineux. Je sortis du métro et rejoignis rapidement mon bâtiment. Je montai les neuf étages en ascenseur, puis poussai une vieille porte rouge qui débouchait sur un large corridor. Je traversai plusieurs bureaux en saluant timidement mes collègues, jusqu’à me retrouver dans le mien. Je me laissai tomber sur mon siège et travaillais sans m’interrompre jusqu’à ce qu’un collègue crie « Pause déjeuner ! » vers midi.

Je me levai péniblement, les jambes douloureuses, me trainai vers le distributeur, m’achetai un sandwich comme tous les midis, et me payai un café. Je mâchai en silence, me sentant plus seul que jamais. Soudain, des bruits de talons retentirent. Mon cœur s’emballa : je savais qui arrivait.

« Salut tout le monde ! », lança une voix féminine.

Je levai les yeux et la repérai. Emilie Noelia. D’après moi, c’était la plus belle femme du monde. Ses cheveux bouclés tombaient en cascades cuivrées sur ses épaules. Elle était dotée d’immenses yeux verts emprunts de gentillesse. Dès le premier jour, j’étais tombé amoureux. C’était la seule qui déjeunait avec moi. Je ne comprenais pas pourquoi d’ailleurs.

« Paul ? »

Je sursautai et sortis de mes pensées. Emilie était là, debout devant moi.

« Comment ça va ?, s’enquit-elle avec un large sourire. – Ca va… ça va, et toi ? , bredouillai-je, écarlate. – Tout baigne ! J’ai une faim de loup ! J’ai enfin fini mon dossier…ouf ! Bon, on mange ? – Oui…»

Nous allâmes ensemble vers son bureau. Elle m’enjoignit de m’asseoir – comme d’habitude – et s’installa en face de moi. Ce déjeuner quotidien était l’unique lumière de ma sombre journée. Je profitai donc de la présence de cette incroyable femme. Elle termina sa salade, puis me lança joyeusement qu’elle devait rendre son dossier. Elle tapota mon épaule en passant, ce qui me fit rougir de plus belle. Je travaillai sans répit jusqu’à dix-neuf heures. A cette heure-là, je rangeai consciencieusement tous mes papiers dans mon attaché-case, traversai les couloirs déserts et sortis. Je pris le métro en songeant à quel point Emilie m’obsédait. J’aurais tant voulu avoir le courage de lui proposer un rendez-vous… Mais jamais elle ne voudrait d’un homme comme moi. Je soupirai et regagnai mon immeuble. Je pénétrai dans mon appartement et jetai mon attaché-case dans un coin. J’attrapai mon violon. Il était mon seul ami depuis toutes ces années. Je l’avais dérobé à mon père lorsque je m’étais enfui. Chaque soir, lorsque la frustration ou la tristesse me torturaient, j’en jouais, parfois pendant des heures. Je plaçai rapidement le violon sur mon épaule, m’emparai de l’archer, puis commençai à jouer. Sans que je m’en rende compte, les notes hasardeuses évoluèrent jusqu’à former le morceau consacré à Emilie. Je me laissai emporter par la mélodie familière. Au bout d’une heure, je reposai l’instrument et le rangeai soigneusement. Je me déshabillai péniblement et me couchai. Lorsque je fus allongé sur mon matelas ingrat, un désespoir familier m’envahit. Je ne savais pas comment cinq ans avaient pu passer comme cela… Et dire que le lendemain serait pareil. Je soupirai et fermai les yeux.

Chapitre 2 :

Le lendemain, à midi, l’appétit me manquait, et je n’achetai qu’une pomme et un café. Puis, un sentiment m’envahit : l’impatience. Je m’appuyai contre un mur, guettant l’arrivée d’Emilie. Elle apparut et mon cœur se réchauffa. Elle se dirigea directement vers moi et souriante, demanda :

« Paul, voudrais-tu sortir avec moi, ce soir ? »

Je restai bouche bée. Elle attendit. Pourquoi étais-je pétrifié de la sorte ? Elle m’invitait à sortir avec elle, chose dont j’avais rêvé pendant des jours. Mais, en détaillant son visage d’ange, je compris : j’avais peur. Je n’étais qu’un pauvre type qui avait été frappé par son père et abandonné par sa mère. J’étais amoureux d’une femme formidable, et j’avais peur ! Emilie m’observait, surprise par mon mutisme. Je bégayai :

« Je…je ne peux pas…je… »

J’eus envie de me frapper : je ne comprenais même pas ma propre réaction ! Je me retournai et m’enfuis.

Pendant tout le week-end, je me morfondis. Je me sentais pathétique, peureux, lâche. Comment avais-je pu la laisser comme cela, sans explication, alors que j’avais tant besoin d’elle ? Le pire était que je savais que je n’aurais pas le courage de m’excuser. Le lundi, j’évitai la jeune femme. Je mangeais définitivement seul, désormais, mort de honte. Emilie tentait de me parler, mais je m’enfermais dans mon bureau. Cela dura une semaine.

Lorsque je sortis du métro, le soir du lundi suivant, je ne pris pas la rue qui menait vers chez moi et bifurquai dans une ruelle. Je ne réfléchissais pas, ne prêtant aucune attention au lieu où je m’aventurais. Je ne voulais pas rentrer pour affronter ma lâcheté. Je levai les yeux et découvris avec stupéfaction que je m’étais arrêté devant une vitrine. Déconcerté, je tentai de reprendre ma marche rapide : mes jambes semblaient soudées au sol. Je me secouai et réussis à esquisser un pas : il me propulsa directement vers le magasin. C’était une boutique d’antiquités. Sans même le décider, j’entrai. Il y régnait un immense désordre et y flottait un parfum d’encens écœurant.

« Bonjour… »

Je sursautai et découvris un homme adossé à un mur, au fond du magasin. Il était étrangement jeune pour un antiquaire et sa peau était d’une pâleur cadavérique, contrastant avec sa chevelure d’un noir d’encre. Par-dessus tout, il était incontestablement et incroyablement beau. Il avait un air aguicheur, et une envie irrépressible d’acheter quelque chose m’envahit. Son sourire s’élargit, dévoilant une rangée de dents parfaitement blanches. Il était diablement beau… Je secouai la tête : qu’est-ce qui me prenait ? Il s’approcha à pas lents, me lorgnant avec un air gourmand que je ne compris pas.

« Je peux faire quelque chose pour vous ?, demanda-t-il d’une voix veloutée. – Euh, je… »

Je ne savais même pas ce que je fichais là ! Soudain, une couleur éclatante attira mon attention. Mon regard se posa sur une petite boîte de velours rouge. Je l’attrapai et déchiffrai le mot gravé dessus : Pandore. J’ouvris la boîte et découvris une bague fascinante. L’anneau était tout simple, mais la pierre, grosse comme un pois chiche, scintillait fiévreusement. Elle était rouge, magnifique et mon regard s’y attarda.

« Oh, vous voulez cette bague ?, susurra l’antiquaire. Pour un cadeau, je suppose ? »

Ses paroles me frappèrent, et le visage d’Emilie me vint à l’esprit.

« Oui, c’est ça, déclarai-je. Combien ? – Mm… Disons cinq euros ? – Pardon ? M’étranglai-je. Vous avez vu la taille de ce rubis ? – Oui, j’avoue que c’est cher. Alors deux euros. – Deux euros ? Mais…Bon, comme vous voulez. »

Je lui donnai ses deux euros et il sourit derechef.

« L’argent est si superflu par rapport à d’autres choses…»

Il rit comme à une bonne plaisanterie. Mal à l’aise, me sentant à la fois attiré et effrayé par sa présence, je marmonnai dans ma barbe et sortis précipitamment. Une fois dehors, je contemplai avec soin la bague : elle était magnifique. Emilie l’aimerait sûrement. Elle me pardonnerait ma lâcheté. Tout guilleret, je rentrai chez moi, oubliant rapidement l’antiquaire.

Le lendemain, j’arrivai en avance au bureau. Je me sentais léger, certain que mon cadeau lui ferait plaisir et l’aiderait à pardonner ma lâcheté. Ne voulant pas néanmoins croiser son regard, je déposai la boîte sur son bureau pendant la pause déjeuner. J’y avais joint un poème que j’avais écrit des années plus tôt. Vers quatorze heures, Emilie vint me remercier, très émue. Elle déposa un baiser sur ma joue, provoquant sur mon visage une rougeur embarrassante. Elle ne parla pas de la semaine passée. Je lui en fus reconnaissant, et le reste de la journée, un sourire béat subsista sur mes lèvres.

Chapitre 3 :

La semaine suivante, Emilie fut absente. Elle avait affirmé à ses amies être malade. Elle me manquait, mais j’attendis. Lorsque je m’installai à mon bureau, un matin, je m’aperçus que ma déprime était finie. J’étais totalement indifférent à mon travail : seule comptait pour moi Emilie. Mon cadeau lui avait plu ; dès son retour nous reprogrammerions un rendez-vous et je ne me comporterais pas comme un lâche, cette fois. Alors, peut-être qu’un avenir serait possible… J’attendis la pause déjeuné, espérant qu’elle serait revenue, ce jour-là. J’achetai mon repas et m’adossai au mur en attendant. Au bout de quelques minutes, je l’aperçus : je crus que mes yeux me jouaient des tours.

« Non… »

Je plaquai ma main sur ma bouche pour ne pas crier. La femme que j’apercevais était…effrayante ! C’était Emilie, pour sûr, mais…Elle était d’une pâleur crayeuse. Ses cheveux étaient sales et tombaient avec raideur sur ses maigres épaules… Les os de ses joues pointaient et ses yeux étaient vides. Toute joie avait disparue. Je ne perçus que du chagrin, du désespoir, de la colère. Quand elle me repéra, je ne pus réprimer un frisson. Elle fila vers moi comme un éclair.

« Que t’est-t-il arrivé ?, soufflai-je. – FERME-LA ! », hurla-t-elle d’une voix glaciale.

J’en restai stupéfait.

« Tout ça, c’est ta faute, vermine !, siffla Emilie, venimeuse. Si tu n’avais…n’avais… »

Elle s’étrangla comme si on lui avait enfoncé une main dans la bouche. Elle se tortilla en tous sens, toussa violemment et souffla d’une voix rauque.

« Pourquoi… cette chose… ».

Elle s’étouffa de nouveau et se mordit les lèvres.

« Je te hais !, glapit-elle enfin, les yeux écarquillés. JE VOUS HAIS TOUS ! »

Elle s’enfuit et disparut au détour d’un couloir. J’eus beau me questionner sur ce comportement, je ne compris pas. Comment une femme aussi magnifique et douce qu’Emilie avait-elle pu changer à tel point ? Et qu’avais-je fait pour mériter sa rage ? Mais mon amour ne serait pas démonté ainsi. Elle devait avoir des problèmes, je la laisserais tranquille si elle ne me supportait pas pendant un temps. Puis, quand elle irait mieux, je reviendrais la voir. Ce n’était qu’une mauvaise passe. Tout en soupirant, je mangeai en silence, seul.

Les jours passèrent. Dès qu’Emilie me voyait, elle m’agonisait d’insultes et manquait de me frapper. Son état s’aggravait : elle devenait très violente, renversant son bureau, bousculant ses amis ou détruisant des piles de travaux. Elle frappa même une collègue parce qu’elle ne retrouvait plus ses papiers.

Au bout de deux semaines de cet enfer, Emilie ne revint plus.

***

Cela faisait trois heures que j’étais en état de choc. Je n’arrivais toujours pas à croire ce que je venais d’apprendre. C’était impossible, Emilie…morte. Pourquoi ? Comment ? Tant de questions occupaient mon esprit. Tout ce que je savais, c’était que je venais de recevoir un faire-part me conviant à son enterrement. Je crus d’abord à une blague de mauvais goût mais mes vérifications ne firent que confirmer l’horrible nouvelle. C’était injuste ! Je voulus crier, hurler. Mais même ça je n’en avais plus la force. Je m’effondrai sur mon lit et après quelques heures je tombai dans un sommeil atroce et agité.

Pourquoi le sort s’acharnait-il sur moi ? M’était-il interdit d’être heureux ? Ma mère qui était partie à mes six ans, mon père qui me battait, l’absence d’amis et maintenant Emilie ? C’était trop. Je voulus en finir, sauter par la fenêtre. Ce geste si simple mais qui demande pourtant du courage. Mais tout en moi n’était que lâcheté. J’avais la nausée.

Après de longues hésitations, je vins à son enterrement afin de la voir une toute dernière fois. Autour de moi, tout n’était que désolation.

Les silhouettes sombres des amis et de la famille évoluaient tristement autour du cercueil, qui pleurant, qui reniflant. J’attendis qu’ils s’éloignent avant de m’approcher en tremblant. Ma douleur était telle que je trébuchai. Le cercueil était ouvert. Je m’arrêtai et me penchai. Emilie était là, immobile. Elle n’avait pas le visage convulsé par les affres de la mort. Elle avait l’air apaisée, soulagée. La dureté de ses derniers jours avait été gommée et ses traits étaient doux. On avait lavé ses cheveux et ils étaient placés en éventail autour de son visage angélique. Les larmes ruisselaient sur mes joues. Soudain, mon regard se posa sur un éclat rouge. Emilie portait la bague que je lui avais offerte. Je souris et caressai son annulaire. La bague se décala et surpris, je découvris des marques bleues et mauves qui ressemblaient fort à des hématomes. Je me penchai : tout le long du doigt s’étalaient des bleus et des égratignures plus ou moins profondes. Perplexe, je m’éloignai. Les croque-morts refermèrent le cercueil et l’emmenèrent. Je n’avais aucune envie d’assister à l’enterrement. Je partis. L’essentiel de ma soirée se résuma en de gros sanglots étouffés.

***

Je me levai en pleine nuit pour aller me chercher un verre d’eau. Je passai devant la table, puis me figeai et revins sur mes pas. Je n’avais pas rêvé : la bague d’Emilie était posée, là ! Pourtant, la dernière fois que je l’avais vue, elle était au doigt de son cadavre, dans le cercueil… Je fronçai les sourcils : j’avais dû la glisser dans ma poche sans m’en rendre compte. Cela me paraissait étrange cependant. Je la fis tourner entre mes doigts et un sanglot m’échappa. Je la laissai tomber et filai vers la cuisine. J’ouvris un placard et en sortis une bouteille non entamée. C’était du scotch. Je m’en servis un verre et le vidai d’un coup. Cela me réconforta un peu. Je m’en servis encore, puis m’endormis, atterré.

Le lendemain, je ne sais comment je trouvai la force de me lever. Lorsque je me redressai, je sentis une étrange pression sur mon index. J’y posai les yeux : la bague était là. Etonné, je ne compris pas tout de suite. Puis me rappelant dans quel état d’ébriété j’avais été la veille, je réalisai que j’aurais pu faire n’importe quoi sans m’en souvenir. Je tentai de retirer la bague : elle ne bougea pas. Je la passai sous l’eau, mais elle ne se décala pas d’un millimètre. Agacé, j’abandonnai et partis pour le bureau. Arrivé là-bas, une douleur aigue m’envahit et j’eus envie de m’enfuir. Hélas, j’avais un appartement à payer. La bague à mon doigt me gênait. Je tentai à nouveau de l’enlever : elle ne céda pas. Je gagnai mon bureau et m’y installai. Je sortis une pile de papiers. J’avais envie de pleurer : je me retins. Je travaillais jusqu’à ce qu’une collègue passe.

« Je ne te dérange pas, Paul ?, s’enquit-elle. – Si, figure-toi !, crachai-je, à son grand étonnement. – Ah, pardon…je repasserai. – Cela m’arrangerait que tu ne repasses pas !, hurlai-je en abattant mon poing sur la table. Alors tu dégages maintenant ! »

Ahurie, elle obéit. Je me figeai, déconcerté par ma propre violence. Que m’arrivait-il ? Moi, si discret d’habitude… Puis, mon accès de lucidité disparut et une colère déconcertante m’envahit. Je donnai un grand coup de pied dans le bureau. Il vacilla, puis s’effondra parterre avec un craquement sonore. Deux collègues passèrent la tête par l’entrebâillement de la porte.

« Je vous ai appelés ?, grondai-je. – Non, mais… – MAIS QUOI ? – Rien. »

Ils s’en furent. Je tremblais de rage. Je n’arrivais plus à me dominer et cela m’effrayait. J’attrapai mon manteau et rentrai chez moi.

Une semaine s’écoula et ma nervosité s’accrût. Je n’avais plus aucun contrôle sur mes nerfs et piquais des crises phénoménales. Par ailleurs, l’étau de la bague sur mon doigt se raffermit. Je n’arrivais plus à bouger ma phalange.

Un matin, alors que je trainais dans mon bureau dévasté, un collègue vint me demander de l’accompagner pour descendre aux entrepôts, au sous-sol. J’acceptai et le suivis à travers le dédale de couloirs. Une fois dans les escaliers, il se tourna vers moi.

« C’est à cause d’elle que tu es aussi énervé, hein ? »

Je tressaillis.

« Quoi ?, aboyai-je. – Emilie. C’est depuis qu’elle est morte que tu… – Je ne te permets pas de parler d’elle !, sifflai-je, furibond. – Tu sais, elle se conduisait pareil que toi, avant de se suicider, insista-t-il avec un sourire moqueur. C’est marrant, hein ? »

Le mot m’arracha un gémissement hystérique. Je l’attrapai par le col et la plaquai contre un mur.

« ESPECE DE… »

Il se débattit. Dans un accès de démence, je le hissai de mes bras et le jetai dans les escaliers. Il hurla, se cogna violemment la tête contre le béton, puis roula mollement jusqu’en bas. Affolé, je le rattrapai et m’accroupis : il était inerte, les yeux révulsés, un filet de sang coulant de ses lèvres entrouvertes. Horrifié, je remontai précipitamment pour appeler de l’aide.

Chapitre 4 :

« Il est dans le coma. Et toi, tu es renvoyé. »

Le patron me congédia et, mon carton dans les bras, je quittai le bâtiment. J’étais à la fois soulagé que ma victime ne soit pas tout simplement morte, et encore choqué par mon accès de fureur. Je regagnai mon appartement et m’y enfermai à clef. Je jetai mes affaires dans un coin et attrapai une nouvelle bouteille de scotch. Je la vidai rapidement. Mon regard retomba sur ma bague. Cette stupide bague. Une pensée inquiétante s’imposa à moi : j’avais offert cette bague à Emilie et elle s’était conduite comme moi avant de se suicider. Dès que j’avais eu – mystérieusement – ce bijou au doigt, je m’étais comporté comme un sauvage et avais envoyé quelqu’un dans le coma. Les similitudes étaient troublantes. La colère m’envahit de nouveau : j’étais en train de mettre mes actes sur le compte d’un objet ! Je me levai et fis le tour de la pièce : j’avais besoin de me défouler. Avec dépit, je m’aperçus que j’imitai parfaitement le comportement de mon père. Il buvait, puis me frappait jusqu’au sang. Cela ne m’aida pas à me calmer, au contraire. J’attrapai mon violon :

« AH !, glapis-je avec des accents pâteux. Je me suis consolé de ne pas pouvoir approcher la femme de ma vie en jouant avec toi ! Tu ne servais qu’à cela, imbécile de violon ! Maintenant, elle morte ! MORTE ! Et toi, tu ne sers plus à rien ! »

Alors, je l’abattis sur le sol. Il se brisa en deux. Je le frappai encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que quelques morceaux ! Puis, je les réduisis en poussière avec mes semelles !

« ET VOILA ! »

Puis, je me laissai tomber sur mon lit et sanglotai jusqu’au soir.

Je bus toute la nuit. Tout l’alcool amassé depuis cinq ans y passa : whisky, scotch, cognac, vins blancs, vins rouges. Complètement saoulé, je restais pantelant sur le matelas, les yeux embués. La bague s’était encore resserrée autour de mon index. Il avait légèrement bleui. Je n’arrivais toujours pas à chasser Emilie de mon esprit. Emilie, Emilie, Emilie.

Au bout d’une journée, j’avais épuisé mes stocks. Je ne sortis que pour racheter de l’alcool. Chancelant, je ramenai deux caisses, sous le regard soucieux du vendeur. De retour à la maison, je me précipitai aux toilettes et vomis. Lorsque je me redressai, je découvris que le rubis de la bague avait changé de couleur. Au lieu d’être rouge sang, il était maintenant noir encre. La tête me tournait et je l’observai de plus près : j’avais raison, j’en étais sûr. Et la bague serrait, serrait si fort. Mon doigt était violet. Je ne le sentais plus. J’essayai de l’enlever et échouai de nouveau.

Je me trainai jusqu’au salon et me réinstallai sur le lit, au milieu de bouteilles vides. Deux jours passèrent. Je détruisis tout ce qui pouvait s’apparenter à un objet dans l’appartement et arrachai une partie de la moquette souillée.

Vautré sur les draps, je contemplais le plafond. Il était si laid. Exactement comme ma vie. Si hideuse, si injuste !

« Et si je l’abrégeai ? », songeai-je à haute voix.

J’esquissai un sourire malsain qui me fit frémir moi-même. Soudain, une douleur aigue mon fit pousser un cri. Ma bague s’était trop resserrée ! Elle brûlait, incandescente ! Elle rongeait ma peau, entaillait ma chair ! Je compris alors quelles étaient les cicatrices et les bleus sur l’annulaire du cadavre d’Emilie. La bague lui avait fait autant de mal qu’à moi !

Je repérai un morceau de verre brisé, au pied du lit. Je me laissai glisser jusqu’en bas et le serrai entre mes doigts tremblants. Elle était là, la solution ! Faute d’arracher cette maudite bague, ce bijou du diable, j’allais me trancher le doigt ! Je souris, fier de moi, empoignai fiévreusement le morceau et posai le côté le plus tranchant sur l’articulation de mon index. Cela allait être douloureux mais, qu’importait ! Je ne serais jamais plus malheureux qu’à présent, même mutilé ! Je commençai à scier, à demi pleurant, à demi riant. Le sang jaillit et ce fut comme une claque. Je me figeai. Etais-je vraiment sur le point de me trancher le doigt ? Horrifié, je jetai le bout de verre et me tapis dans un coin, effrayé par moi-même. Je devenais fou !

Je restai pétrifié de la sorte pendant plusieurs heures, puis, épuisé, je regagnai mon lit. Je dormis mal. La bague continuait de me torturer, mais je me forçai à l’ignorer.

Aux alentours de minuit, je fus réveillé par un craquement. Je me redressai paresseusement : personne. Je me levai lentement, et esquissai quelques pas en titubant. Cela venait de l’entrée. Un grincement désagréable, comme si quelqu’un grattait la porte des ongles. J’ouvris la porte et poussai un cri : Emilie était là, debout. Mais elle n’était pas vivante. C’était le cadavre que j’avais vu à l’enterrement : pâle et magnifique. Pourtant, ses traits n’étaient pas apaisés : ils étaient durs et cruels. Elle sourit. Je me hérissai et reculai précipitamment. Elle s’approcha à pas lents. Elle portait la robe qu’on lui avait choisie pour la cérémonie : un long drapé sombre aux reflets écarlates. Elle tendit la main avec le même sourire pervers. Je l’observai : elle portait la bague. Son doigt était déformé et le bijou était en feu ! Je gémis. Elle éclata de rire, un ricanement guttural et terrible. Puis, elle s’éloigna et la porte se referma dans un claquement sonore. Anéanti, je me laissai tomber par- terre et m’endormis en tremblant.

La nuit suivante, le manège se répéta : Emilie pénétra dans la pièce et désigna son doigt en ricanant. Elle était belle et terrible, telle une déesse de la Mort. Je passai mes journées à boire, mes nuits à la craindre. Cela dura deux jours.

Un matin, le doigt brûlant, la gorge nouée, j’eus une illumination. L’antiquaire… l’antiquaire ! Avec ses accents doucereux et son air aguicheur ! C’était de la faute de cet antiquaire ! Cet homme, ce suppôt du diable. Il m’avait forcé à entrer dans sa boutique, m’avait fait acheter ce bijou maudit ! C’était lui qui contrôlait mon esprit, qui contrôlait le fantôme d’Emilie. Lui qui l’envoyait hanter mes nuits ! Il fallait que je le vois, que je lui demande pourquoi ? Pourquoi moi ? Que lui avais-je fais ? Non ! Je ne lui poserais pas de questions. Il avait tué Emilie et ça, rien ne pourrait le faire pardonner. Pris d’une envie folle, je descendis avec dans mes yeux une lueur meurtrière. J’allais lui faire ravaler son sourire. Je pris la direction de sa rue, sa rue maudite où par malheur j’avais mis les pieds. Je ne pensais à rien d’autre, juste à lui, à cette rue, et à Emilie. Mais arrivé devant la boutique, elle avait disparu, envolée, remplacée par des pompes funèbres qui, d’après une vendeuse obséquieuse, trouvaient ici depuis dix ans. Je le pris comme un poignard en plein cœur. C’était impossible. Je n’étais pas fou ! J’avais vu, de mes yeux vu ce magasin, j’y étais entré, j’y avais acheté la bague. Alors pourquoi avait-il disparu ?

La tête me tournait. J’avais la nausée. L’antiquaire avait réussi son coup ! La bague avait gagné ! Elle avait abattu Emilie ! Eh bien, elle me tuerait, moi aussi. Je me mis à courir. Mon doigt était en feu : lorsque j’y jetai un coup d’œil, je vis avec effroi que ce n’était pas une impression : la bague s’était enflammée, consumant ma peau. Je poussai un hurlement et me mis à courir. Je ne réfléchissais plus, ne pensais qu’à stopper cette douleur infernale ! J’aperçus un pont. Alors, sans même me poser de questions, j’enjambai le parapet et me jetai du haut du pont. La chute fut brève. Mon corps claqua sur l’eau boueuse. Je me sentis couler, l’atroce brûlure subsistant néanmoins. Je sentis mon corps se dilater…c’était une sensation étrange…Je coulais…je n’avais plus aucune force. Plus rien. Juste l’eau épaisse qui pénétrait dans mon nez, ma bouche, mes poumons…Le trépas…enfin

Je me réveillai en sursaut. J’étais dans mon lit… Le soleil déversait ses rayons dans la pièce. N’étais-je pas censé être mort ? Désorienté, je me redressai : j’étais dans ma chambre. Les objets étaient tous en place, la moquette propre. Plus la moindre trace de bout de verre ! Abasourdi, je me levai : mon réveil annonçait neuf heures du matin, le dix- sept juillet. Je fis un rapide calcul : le dix-sept juillet…c’était il y a plus d’un mois ! Juste avant qu’Emilie me demande de sortir avec elle… Je restais quelques secondes bouche bée. Puis un intense soulagement tenté d’une joie indescriptible m’envahit. Ce n’avait été qu’un rêve ! Un horrible cauchemar ! Des larmes de bonheur me montèrent aux yeux et roulèrent sur mes joues. Je respirai un grand coup : Emilie était vivante, je n’avais jamais acheté cette bague ! Je n’avais jamais été saoul, torturé et suicidaire dans un appartement dévasté ! Mon cœur battait la chamade. Dès le lendemain, je demanderais à Emilie de sortir avec moi. Je l’emmènerais au cinéma, puis au restaurant. J’éclatai de rire : ce rêve avait été si stupide ! Une bague, et puis quoi encore ? J’eus envie de danser ! Je traversai la pièce pour me servir un grand verre d’eau. Mais, avant d’atteindre le robinet, je me figeai. Sur la table… posée bien en évidence…la bague m’attendait, son rubis écarlate brillant fiévreusement.

Fin.

Posted on: mai 20th, 2014 by Fanny Fleury-Bluteau